Rendez vous à Gilo



By emilie ~ février 23rd, 2009. Filed under: Colonisation.

Nom d’une colonie de Jérusalem Est, Jérusalem annexé. Nom d’un check point de béton. Ce check point est posé sur le mur. En y arrivant on se retrouve face à ce mur de huit mètres de haut. Mur qu’il faut longer dans un couloir de barbelé. Là commence la queue, dans ce couloir de barbelé qui commence à devenir une habitude malsaine.

Vu le monde, il faudra bien attendre une demi-heure avant d’atteindre le premier contrôle. Nous sommes vendredi matin et les palestiniens qui ont un permis souhaitent se rendre à la mosquée Al Aqsa pour la prière. Mais ce n’est pas parce qu’ils ont un permis leur permettant de se rendre à Jérusalem que nous ferons en sorte qu’ils soient à l’heure. Il ne faut quand même pas abuser.

Une demi-heure à attendre, à se marcher dessus, à voir les enfants s’occuper du mieux qu’ils peuvent avec un bout de papier ou de ficelles. Les enfants m’observent. Je leur souris sans bien comprendre pourquoi tous les regards sont braqués vers moi. Ah, je suis la seule internationale. Apparemment il existe une route plus simple d’accès pour se rendre à Jérusalem. En tout cas pour les gens comme moi qui ont les bons papiers. Les gens ne comprennent pas trop ce que je fais là. Je leur explique que je suis comme eux et que donc s’ils doivent galérer je galèrerai aussi même si je sais qu’ici aussi cela sera plus facile pour moi. Les gens sourient. Même s’ils sont persuadés qu’avec mes papiers ils auraient pris une route plus simple, ils sont contents que je sois là à affronter à leur cotés une de leurs dures réalités.

Une demi-heure que nous sommes là à attendre et nous voilà arrivé devant un tourniquet métallique. Tourniquet qui donne sur une grande cage de barbelé au centre de laquelle se trouve une guérite en acier et un soldat pour un premier contrôle de papiers. Une fois les papiers vérifiés nous passons sous un portique métallique et un deuxième tourniquet donnant accès à la cour intérieur du check point. En regardant derrière nous pouvons voir le mur que nous venons de traverser. Il est orné d’une affiche délivrant le message suivant : « Peace be with you ». Les israéliens ont un sens de l’humour extrêmement développé.

Un peu perdu dans cette cour, je suis les palestiniens qui me précèdent. Avec leur slalom entre barrière, on peut se croire à l’entrée d’une attraction dans un de ces parcs de loisirs. La nouvelle attraction : le check point en chair et en os. Je suis sûr que cela serait vendeur vu la société dans laquelle nous vivons. Nous arrêtons de slalomer dans ce labyrinthe pour nous retrouver dans une salle où tout le monde s’entasse. Nous ne pouvons voir ce qui se passe de l’autre coté. Seule l’entrée de la deuxième salle est visible. Un autre tourniquet.

Je me mets dans la file d’attente comme tout le monde. On se sert, on se tient chaud. Les minutes s’engrènent et j’entends un flot de paroles se déverser à travers les haut-parleurs. Vu l’agressivité de la voix, je devine qu’il ne s’agit pas de mots d’amours. Ce ne sont pas non plus des mots d’excuses. Personne ne s’excuse de cette humiliation. Plutôt on se demande comment en faire plus. Toujours plus. J’entends ces mots et peu à peu ils se mettent à résonner dans ma tête. C’est quoi se délire ? Comment peut-on en arriver là ? Un monde de fous. Les palestiniens me regardent et me sourient. Un de ces sourires tristes de résignation. Un sourire aussi qui se veut rassurant. Ne vous inquiéter pas, avec votre passeport, ça va bien se passer. Non ça ne va pas bien se passer. C’est une honte. Les soldats n’ont pas intérêt à me chercher, je suis prête à mordre.

J’entends les insultes dans ce mégaphone et je sens les larmes monter. Pour la première fois à un check point je me sens prête à chialer comme une môme. Je retiens avec peines mes larmes de rage. Je ne leur ferai pas ce plaisir. Je resterai digne au coté des palestiniens qui vivent ça tous les jours. J’entends tout ce flot d’insultes se déverser et je pense à Thierry.

Il y a quelques semaines, il me racontait son passage sur le pont d’Allenby. Les insultes pendant sept heure. Les ordres sans queue ni tête hurler dans les hauts parleurs. Les « en arrière, en arrière » répéter pendant des heures. Les bêlements imitant les moutons que sont censé être les palestiniens. Il me racontait tout ça et finissait en me disant que cette humiliation, je ne pouvais la comprendre.

Et là je commence à comprendre. Je commence à comprendre ce qu’il essayait de me dire et qui est inracontable. Je me sens honteuse. Honteuse de ne pas avoir compris plus tôt. Honteuse d’être là et de ne pouvoir rien faire. Honteuse de tant d’impuissance. Je suis là sans aucun moyen d’agir. Juste je suis les palestiniens qui m’indiquent la marche à suivre.

Je les suis pour passer le troisième tourniquet qui mène à une pièce équiper d’un scanner pour les bagages et d’une guérite en acier. Mes bagages passent au scanner. Dedans il y a mon ordinateur et mon appareil photo. Les soldats tiquent et demandent à qui est ce sac. Les palestiniens qui sont là prennent ma défense : « Elle est touriste ». Je les interromps : « Laissez tomber ! Je suis comme vous. Je ne suis pas touriste. Aujourd’hui plus que jamais je suis palestinienne. ». Je récupère mon sac et me dirige vers le soldat. Il me demande d’ouvrir mon sac. Je le pose à terre et l’ouvre. De là où il est, dans sa guérite, il ne peut voir mon sac. S’il veut savoir ce qu’il y a dedans, il devra sortir. Je ne suis que française, il ne fera pas cet effort et, après un énième contrôle des papiers, il me dit d’y aller. Encore un tourniquet mais ce n’est pas fini. Il faudra encore une fois montrer ses papiers, juste au cas où nous saurions passé entre les mailles du filet.

Usine à sardine. Usine à humiliations.

Paroles de palestinien



By emilie ~ février 23rd, 2009. Filed under: Prisonniers politique.

C’est l’histoire d’un jeune Palestinien, une histoire qui nous parait singulière mais qui pourtant est banale en Palestine. 11 000 prisonniers politiques sont détenus dans les prisons israéliennes et il était l’un d’entre eux. Il est l’ami de tous, toujours le sourire aux lèvres et le narguilé dans le bec, pourtant quand il nous parle de l’année de ses 18 ans, son visage enfantin et candide disparaît.

Cela fait 3 ans que des soldats israéliens sont venus l’arracher à sa famille, peu de temps avant la rentrée universitaire. Dans la même nuit,  plusieurs de ses amis ont connu le même sort. Il plaisante en nous disant que la nuit était bien trop calme, et qu’en Palestine ce qui est calme est « louche ».

Quand il a été forcé de quitter sa maison, ce fut les yeux bandés et les mains menottés, sans avoir droit à un dernier échange avec sa famille, il fut amené dans une salle et là d’autres militaires l’attendaient. Ce fut le début du cauchemar, les militaires en face de lui devinrent ses bourreaux, et durant un mois, ceux-ci se relayèrent  pour lui soutirer des informations. On l’accusait tantôt d’être un « terroriste » du FPLP (Front Populaire de Libération de la Palestine), tantôt d’être un simple témoin. Il est vrai que beaucoup de ses amis étaient des résistants du FPLP, mais lui n’était adhérent à aucun parti. Il nous raconte les modes de tortures utilisés, les tortures physiques et psychologiques, celles qui l’ont marqué dans sa chair. Sans savoir ce qui lui était reproché, il comprit tout de même que ce que ses bourreaux attendaient  de lui était des informations, on lui présentait des noms, des photos, des lieux et nier la connaissance de ces derniers  lui valait la brutalité de ses bourreaux.  Au bout d’un mois, il fut transféré dans une autre prison. Il nous raconte que son reflet l’effrayait, les nuits où il était contraint de rester debout et attaché ainsi que les coups de ses bourreaux l’avaient rendu étranger à lui-même. Il avait perdu beaucoup de kilos à cause de la nourriture qu’on lui servait qui était souvent avariée ou qui avant de lui être servi avait été endommagée par les gardiens.

A son arrivée dans la nouvelle prison, il nous raconte que les Palestiniens sont réunis en différents groupes qui correspondent aux différents partis palestiniens. Toutes les cellules contenaient aux moins 10 prisonniers bien qu’étant très exigues. Ne sachant pas combien de temps il resterait dans cette prison (il n’a eu aucun procès), il plaisante en disant qu’il a choisi son parti en suivant l’odeur des narguilés, il s’est donc retrouvé au FPLP. Il avait 18 ans et pourtant il était loin d’être le plus jeune, dans sa cellule le plus vieux avait 22 ans et cela faisait 3 ans qu’il voyait tous les six mois se renouveler sa peine de prison administrative. La prison administrative permet à la justice israélienne d’incarcérer un palestinien sans motif pendant six mois et de renouveler ces six mois en invoquant un motif « valable » mais sans être obligé de le présenter en prétextant la confidentialité du dossier. Beaucoup de jeunes Palestiniens sont victimes de cette justice arbitraire qui permet de paralyser la nouvelle génération de résistants.

Notre ami fut donc relâché à la fin de sa peine administrative  mais il n’aura jamais été prononcé aucun chef d’accusation à son encontre.

Regard sur les participants



By emilie ~ février 23rd, 2009. Filed under: Français.

Si le projet « Tous témoins, Tous acteurs » a pour but de sensibiliser les jeunes sur la situation politique en Palestine et de faire percevoir ainsi la réalité de l’occupation israélienne, ce projet a notamment le mérite de réunir un groupe de participants hétérogène et de promouvoir, de ce fait, un échange entre européens dont les origines sont diverses et dont les orientations politiques et religieuses diffèrent.

Ainsi, le projet se décline autour de deux enjeux majeurs, intrinsèques l’un à l’autre: s’il s’agit d’être avant tout solidaire avec le peuple palestinien, il s ’agit notamment de s’unir, entre participants, au sein d’un même mouvement de solidarité. Autrement dit, il s’agit aussi d’être solidaire entre nous. Deux types de rencontres se réalisent alors, celle entre les participants et celle avec les palestiniens.

En effet, les participants sont originaires de cinq pays européens à savoir la France, la Suisse, la Belgique, l’Italie et l’Espagne. Outre des espaces géographiques variés, ce sont aussi des divergences politiques, culturelles, sociales et religieuses qui distinguent les participants entre eux. En effet, on perçoit une pluralité de motivations qui ont amené ces participants à partir en Palestine. Certains partent pour des raisons religieuses, d’autres pour des raisons politiques, et d’autres encore, sans aucun penchant défini, si ce n’est le souhait de découvrir, de comprendre et d’apporter un soutien au peuple palestinien.

Ceci dit, ces orientations et sensibilités différentes n’entravent pas pour autant l’unité du groupe. Bien au contraire, un dialogue s’installe. Chacun s’enrichit des opinions, des idées, des sensibilités des autres. L’histoire des autres enrichit sa propre histoire. Durant les quatre jours passés à Jérusalem, quatre jours consacrés à la rencontre de palestiniens vivant en Israël et à la rencontre d’anti-colons israéliens,  nous avons fait des découvertes ensemble, nous avons pu aussi confronter nos points de vue afin de mieux comprendre ce qui nous était donné à voir. Nous nous sommes soutenus notamment, ces quatre jours annonçant d’ores et déjà des choses encore plus difficiles à voir lorsque nous nous rendrions en Cisjordanie.

Lors du départ vers la Cisjordanie, le groupe de participants se divise en cinq groupes. Chacun de ces cinq groupes se rend dans des camps de réfugiés, à Tulkarem, à Alamari, à Askar, à Balata et à Deische. Une autre histoire commence alors. On rencontre des palestiniens de Cisjordanie, on vit avec eux, on partage des moments particulièrement difficiles. Nous les écoutons, ils nous écoutent. On ressent alors l’importance de rester solidaire et de se soutenir face à cette réalité douloureuse et abjecte.

Parfois, il arrive que l’on craque, que l’on ne supporte plus la présence des autres, on aurait envie de se retrouver seul pour tenter de faire le point. Parfois, il y a des opinions qui peuvent nous déranger, des sensibilités trop différentes. Mais ces tensions font aussi la force du groupe, elles permettent à chacun, une remise en question nécessaire face à de telles expériences de voyage.

Si nous pouvons avoir des réflexions différentes sur le conflit, une chose est certaine, chacun d’entre nous a éprouvé une même indignation et une même révolte face à l’occupation israélienne et à la confiscation des droits des palestiniens par l’État d’Israël.

Un seul principe nous guide finalement au delà des considérations religieuses, culturelles et politiques. Ce principe, c’est l’humanisme. C’est ainsi le refus de voir des hommes tenter de déshumaniser d’autres hommes. Notre principe, c’est celui de défendre le droit pour tout homme de vivre libre, dans la dignité et dans la paix. Ce principe est, je pense, ce que chaque participant retient avant tout de son voyage en Palestine.